discours de Najat Vallaud-Belkacem

 

Je vais vous faire une confidence : cela fait des années que j’espérais venir assister à ces rendez-vous de l’Histoire de Blois, emblématiques, incomparables pour tous ceux que l’Histoire passionne, et j’en suis. Des années que j’admire de loi le talent avec lequel vous arrivez à saisir ces thèmes qui sonnent et résonnent si justement dans l’actualité. « La guerre », l’an dernier, alors que nous allions entrer dans une année de commémorations, de célébrations et de souvenirs. Et cette année, « les rebelles », donc, question ô combien pertinente au regard de certains mouvements qui traversent actuellement notre société et auxquels nous ne pouvons rester indifférents.

Parce que l’Histoire sert notamment à comprendre le présent, s’interroger sur « les rebelles » à l’occasion de ces rencontres, c’est à mon sens d’abord se demander si au regard de l’Histoire, être rebelle a encore un sens aujourd’hui ; si la rébellion reste utile à notre société ou si, au contraire, elle la fragilise et la met en danger.

Commençons peut-être par un constat, comme une évidence : les rebelles ont fait notre Histoire. Et chacun dans l’auditoire a noué une relation presque personnelle avec ces rebelles historiques. Chacun y a puisé ses modèles et ses contre-modèles. Chacun y a trouvé ses références, parfois même sa force dans l’existence. Je ne me risquerai pas à donner un cours d’histoire aux érudits que vous êtes, mais je voudrais simplement partager avec vous trois figures rebelles qui, à titre personnel, m’ont marquée.

D’abord Condorcet, défenseur des droits de l’homme, des femmes, des minorités, porteur de l’idéal laïc. Même si certaines de ses propositions sur l’école firent alors débat, les idées d’obligation scolaire, de laïcité et d’universalité qu’il défendait sont le fondement même de l’école d’aujourd’hui.

Olympe de Gouges, ensuite. J’imagine qu’en temps qu’ancienne ministre des droits des femmes, je ne vous surprendrai pas. Pourquoi Olympe de Gouges ? Parce que c’est une femme qui refuse un destin tout tracé, au prix de sacrifices et, sans doute, d’une forme d’égoïsme. Certes, elle est royaliste. Le rebelle n’est pas parfait, il porte en lui des contradictions ; c’est sans doute ce qui le rend attachant. Mais sa Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne tranche par rapport à son époque. Cette déclaration qui prônait une fin des privilèges, à certains égards aussi les privilèges dont bénéficiaient certaines femmes, et qui irrigue encore tant de nos combats.

Nelson Mandela, troisième rebelle qui accompagne souvent mes pensées, qui a marché le poing levé vers la liberté et qui, à force de patience et de constance dans ses idées et dans ses combats, a su transformé sa rébellion en élan collectif.

Si l’on regarde ces trois parcours, vous conviendrez sans doute que les rebelles ont construit ce que nous sommes aujourd’hui. Ils ont forgé l’Histoire. Ils ont souvent été les précurseurs qui ont permis de dépasser les contingences, de bousculer l’ordre établi, même si je n’oublie pas que la rébellion a pu conduire à certaines violences.

Mais ces rebelles qui ont façonné l’Histoire l’ont, bien souvent, fait dans un cadre non démocratique. A certains, avec le temps, l’Histoire a donné raison ou a donné tort.

Quelques questions, dès lors, auxquelles vous répondrez peut-être lors des conférences de ces rdv de l’Histoire. Quelques questions que je me pose et que je veux partager avec vous : La rébellion a-t-elle encore un sens à l’heure de la démocratie, quand on est déjà libre ? Est-ce que la rébellion s’impose à soi ou est-ce que l’on choisit d’être rebelle ? Peut-on être rebelle et heureux à la fois ? Faut-il doser sa rébellion et choisir ses combats ? Peut-on être rebelle à l’intérieur du système ? Rebelle – du latin rebellis « qui recommence la guerre » – emporte une dimension individuelle qui n’est pas la révolte, révolte qui comporte une dimension collective plus forte. Dès lors, évoquer les rebelles, n’est-ce pas le signe d’un temps où l’individualisme l’emporte sur le collectif, l’un sur le tout, l’intérêt de quelques uns contre le grand nombre ?

Mais surtout, et j’en arrêterais là avec mes questions, faut-il encore croire à la rébellion comme moteur de transformation du monde ?

Chacun a sa propre réponse à cette dernière question.

Ma réponse, à moi, c’est oui. Oui, je crois en une forme de rébellion pour transformer le monde, une rébellion qui refuse l’inacceptable, lutte contre les injustices et s’appuie sur le cadre démocratique pour construire un projet.

Je crois à une forme de rébellion parce que le monde a encore besoin d’être transformé. La situation de notre pays, d’autres pays ou du monde dans son ensemble n’est pas si satisfaisante qu’elle puisse conduire à abandonner toute forme de combat politique ou idéologique.

Je crois à une forme de rébellion parce que comme vous, Michelle Perrot, je considère que la rébellion n’est pas la révolte et qu’elle peut être pacifique. Je pense comme vous qu’être rebelle, c’est à la fois un refus et un projet. Un refus des injustices et un projet pour y remédier.

Je crois à une forme de rébellion parce que la rébellion exprime une forme de vitalité de l’esprit qui ne peut être que bénéfique. Elle est d’abord l’expression de la jeunesse contre les générations précédentes, le désir de construire autre chose. Mais la rébellion n’a pas d’âge. La rébellion est une fontaine de jouvence. A chaque époque, des hommes et des femmes ont choisi de suivre les courants dominants sans se poser de question, tandis que d’autres ont au contraire toujours eu un temps d’avance sur la pensée commune. C’était le cas autrefois ; c’est encore le cas aujourd’hui. La résistance hier, la lutte contre les injustices aujourd’hui, sont un choix.

Mais pas plus que je ne crois que la rébellion soit devenue la norme, je n’adhère pas non plus à l’idée d’un groupe qui se soude contre celui qui pense différemment. Au fond, être rebelle, c’est d’abord être libre, et la liberté de débattre doit, à mon sens, à tout prix être préservée.

Quelle forme peut adopter la rébellion moderne ? A chacun, dans sa rébellion, de choisir ses armes. Pour ma part, j’en citerai trois, non violentes et respectueuses du cadre démocratique : l’écriture (poétique, littéraire ou musicale), le cinéma ou l’action.

L’écriture est une arme puissante pour porter une vision du monde différente. Parce qu’un Boris Vian par ses poèmes, parce qu’un Victor Hugo par son refus de la censure, de la misère et du despotisme au fil de ses écrits ou parce qu’une Simone de Beauvoir, son Deuxième Sexe ou ses Mémoires d’une jeune fille rangée ont souvent changé l’existence de ceux qui se sont plongés dans leur œuvre. Parce qu’une chanson peut être d’une efficacité redoutable pour mener un combat. Je pense à Joan Baez, je pense à Georges Brassens, je pense à Paco Ibañez.

Le cinéma, célébré à juste titre pendant ces rendez-vous de l’Histoire de Blois, est également l’arme du rebelle. Et un formidable moyen, aussi, de rendre hommage aux rebelles ; même si je note qu’au cinéma, souvent, la rébellion trouve une issue tragique…que ce soit la jeune fille errante du Sans toit ni loi d’Agnès Varda ou le Serpico incarné par Al Pacino. Alors profitons aussi de ce moment pour rendre hommage aux rebelles du cinéma. Au Doinel des 400 coups de Truffaut, à l’Erin Brokovich de Soderbergh. Au Bruno du merveilleux Cavale de Lucas Belvaux. Lucas Belvaux que je sais dans la salle et que je salue. Je sais que Cavale sera projeté demain et j’invite d’autant plus les participants de ces rendez-vous de l’Histoire à aller le voir que l’école n’y est pas absente, puisque Dominique Blanc y campe un rôle d’enseignante –certes à la dérive, vous le verrez ! – et que certaines scènes ont été tournées dans un lycée.

J’aurais pu citer, également, la peinture, Goya ou Picasso.

Pour ma part, la rébellion qui me correspond passe par l’action politique. L’action politique, parce que c’est un levier, certes pas le seul, pour faire bouger et transformer la société dans la durée, sans compromettre l’ensemble. C’est un projet qui se construit pas à pas, de manière collective, dans le cadre démocratique, le cadre de la loi et, me concernant, le cadre d’un gouvernement dont je suis solidaire.

Oui, je crois que l’on peut être rebelle à l’intérieur du système, sans mettre le cadre général en péril mais en en refusant les dysfonctionnements, car faire société, c’est aussi respecter un ordre. Et je crois que la rébellion intérieure transformée en projet collectif reste un moyen de lutter contre les immobilismes et de faire bouger le monde tant qu’en démocratie, cette rébellion s’exprime dans le cadre de la loi.

Cela nous amène aux principaux défis que, à mon sens, les rebelles d’aujourd’hui ont à relever pour construire la société de demain.

Ils sont de trois ordres : refuser que la crise ne conduise à une forme de résignation et de recul de l’engagement, empêcher la montée des extrêmes, et en ce qui me concerne, accompagner la refondation de l’école.

Refusons ensemble que la crise ne conduise à une forme de résignation qui se traduirait par l’abandon progressif de l’exercice du droit de vote, par l’absence de débat public, par la révision à la baisse de nos ambitions pour notre pays, pour nos jeunes. Ce serait alors l’absence de perspective, l’absence de projet, l’absence de qualité. Ce serait la fin d’un destin commun et une forme d’anarchie qui n’aurait alors rien de rebelle, mais tout de la désorganisation.

Empêchons ensemble la montée des extrêmes. Certains considèrent que notre société se caractérise par un fort désir collectif, d’autres au contraire que nous sommes marqués par un repli sur le bonheur privé. Je ne sais qui a raison. Mais ce que je sais, c’est que la responsabilité du politique, aujourd’hui, est d’éviter que ceux qui recherchent un cadre collectif ne le trouvent dans des extrêmes qui mettent en péril les valeurs de la République, ne le trouvent dans des actions radicales qui mettent en danger la sécurité nationale, ou ne le trouvent dans des phénomènes de bandes qui n’aient de collectif que la pression du groupe et conduisent certains jeunes à braver l’interdit de la loi.

A titre personnel, ma rébellion de femme politique, mon désir de transformation du monde passe d’abord par ma mission de ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement et de la recherche, avec trois objectifs prioritaires : transmettre à chaque élève un socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; lutter contre les inégalités et les déterminismes ; cultiver l’ouverture de l’école sur le monde, que ce soit l’ouverture aux parents, aux partenaires de l’école ou au monde professionnel.

Si l’école de demain est une école dont la qualité est reconnue par tous, capable de transmettre à chaque élève un bagage commun de connaissances et de compétences qu’il garde toute sa vie, j’aurai bien fait de m’engager en politique.

Si l’école de demain permet à un élève d’avoir les mêmes chances de réussite, j’aurai bien fait de m’engager en politique.

Si l’école de demain est encore plus ouverte qu’elle ne l’est déjà aujourd’hui, ouverte aux parents pour qu’ils la comprennent mieux et accompagnent mieux leurs enfants dans leur parcours scolaire, ouverte aux partenaires associatifs, acteurs publics et élus locaux qui agissent en véritable communauté éducative, ouverte au monde professionnel pour permettre à nos élèves de mettre toutes les chances de leur côté pour, plus tard, accéder à l’emploi, alors j’aurai bien fait de m’engager en politique.

Voilà la vision, que je souhaitais partager avec vous dans le cadre de ces rendez-vous de l’Histoire. Je crois en une forme de rébellion pour transformer le monde. De rébellion à l’intérieur du système. De rébellion au service d’un projet. La rébellion, c’est l’engagement. Soyez engagés, au niveau qui vous correspond le mieux, avec votre plume, votre caméra, par l’action politique, syndicale ou associative. La France qui vaincra la crise sera la France qui s’engage.