VOYAGEURS ET ORIENTAUX AU GRAND SIÈCLE

 

Quatre voyageurs français dans l’Orient islamique au Grand Siècle - Bernier, Tavernier, Chardin et Le Gouz de la Boullaye. Ces voyageurs n’ont ni « rêvé » ni « créé » l’Orient ; au contraire, leur Orient est le produit d’une négociation assez complexe avec des orientaux.

Dans l’orient islamique, le XVIIe siècle est le siècle par excellence des grands empires : celui du Grand Turc ou du sultan ottoman, celui du Grand Sofi de Perse, et surtout celui du Grand Mogol de l’Inde. Ces empires on été parcouru pendant la deuxième moitié du siècle par les voyageurs français les plus connus de l’époque : le médecin gassendiste François Bernier, le marchand-joaillier Jean-Baptiste Tavernier, et le célèbre touche-à-tout Jean Chardin. C’est sur la base de leurs écrits que l’on a voulu bâtir la théorie du ‘despotisme oriental’ au XVIIIe siècle, quand ces empires auraient plus ou moins éclaté, et les hommes des Lumières avaient su conjuguer leur sinophilie avec une certaine crypto-islamophobie. C’est également au XVIIIe siècle quand l’on voit naître la version quelque peu sinistre de l’Orientalisme analysé par Edward Saïd dans son ouvrage de 1978. Cependant, il serait anachronique de lire le grand siècle avec les catégories et les optiques (pour ne pas parler de la cécité) du siècle suivant. Car, l’équilibre géopolitique devant Jean-Baptiste Colbert est complètement autre par rapport à celui devant Turgot et encore plus devant Napoléon en Egypte. Au même temps, la conception de la religion (et des religions au pluriel) subit des changements assez dramatiques entre 1650 et 1750.
Dans cette conférence, je vais aborder le corpus des textes des voyageurs (surtout français, mais aussi quelques autres) portant sur l’Orient à l’époque de Louis XIV, mais tout en combinant une analyse des mots avec l’analyse des images qui accompagnaient très souvent ces mots. Pour aller au-delà des figures de Bernier, Tavernier et Chardin (le grand triumvirat du siècle), je vais centrer une partie de mon analyse sur le personnage moins célèbre du voyageur et gentilhomme angevin, François le Gouz de la Boullaye (aussi connu sous le nom d’Ibrahim Beg). Le Gouz est allé deux fois en Perse et en Inde entre 1645 et 1668, et il cherchait un chemin efficace entre l’Inde et la Chine quand il a trouvé la mort en Inde orientale en 1668. Ces quatre voyageurs en tout cas n’ont ni ‘rêver’ ni ‘créer’ l’Orient ; au contraire, leur Orient est le produit d’une négociation assez complexe avec des textes, des auteurs et même des artistes eux-mêmes originaires de l’Orient. La clef des rapports Occident-Orient au XVIIe siècle est le manque de pouvoir manifeste des Occidentaux, qui donne naissance à un certain type de représentation.
En revenant au moment de la fondation par Colbert de la Compagnie Royale des Indes, mon intention n’est absolument pas de lui donner l’image d’un Âge d’Innocence. C’est plutôt une question d’employer la méthode des ‘histoires connectées’ dans le but de construire une vision moins téléologique (et donc plus aléatoire) des rapports entre Occident et Orient. Cette réflexion nous amène également à repenser la notion même de l’Orient, pluriel plutôt que singulier à l’époque. Car nos voyageurs ont rarement voulu confondre leur savoir sur l’Inde mogole avec une analyse du Japon des Tokugawa. Ils étaient conscients du fait que l’Orient était une direction plus qu’une région.