Peut-on jusqu’au XIXe siècle parler de colonisation européenne en Asie du Sud-est ?

 

Trois siècles durant, en Asie du Sud-est, les Européens cherchent à commercer plus qu’à dominer. L’eussent-ils voulu, ils ne l’auraient pu, tant leurs moyens restent limités. De plus, leurs intérêts sont souvent indissociables de ceux d’acteurs locaux.

Les Portugais s’emparèrent de Malacca dès 1511. Cependant, jusqu’au début du XIXe siècle, leur espace de domination effective en Asie du Sud-est demeura des plus réduits, et les populations directement contrôlées fort peu nombreuses. Qui plus est, les échecs, souvent sanctionnés par une éviction complète et durable, furent bien plus nombreux que les succès. Même des Etats autochtones de second ordre furent en mesure de résister aux entreprises ibériques, hollandaises, anglaises ou françaises, voire de les instrumentaliser à leur profit.
Les raisons en sont multiples. D’abord, globalement, les Occidentaux avaient pour but de commercer dans une région du monde richement dotée, non d’y mener des guerres coûteuses ou d’y développer une administration budgétivore et délicate à organiser. En tout état de cause, l’extrême faiblesse de leurs moyens d’action ne pouvait que les inciter à la prudence : trop peu d’hommes, et dévorés par la mortalité ; trop peu de forces armées ; trop peu de produits –commerciaux ou culturels- capables de séduire et subjuguer. La relative agressivité des Ibériques, au XVIe siècle, n’aboutit qu’au déclin précoce de l’empire portugais, et à la misérable stagnation des Philippines espagnoles : les Européens du Nord se gardèrent d’imiter ces contre-exemples.
En conséquence, les relations euro-asiatiques furent trois siècles durant bien plus souvent marquées par des ententes et alliances relativement égalitaires que par des conflits, dont les plus dramatiques opposèrent les diverses puissances européennes. Bien plus, « Occidentaux » et « Asiatiques » ne peuvent être considérés comme des entités clairement définies. On compta rapidement bien plus de Portugais mercenaires des Etats locaux, ou métissés et menant une existence autonome, que de serviteurs de la Casa da India lisboète. Dans l’autre sens, de nombreux marchands, financiers, artisans, planteurs indiens, malais ou chinois s’associèrent à leurs confrères européens et à leurs administrations, bien incapables de se passer de leur collaboration intéressée.
On peut même soutenir que les Européens, consciemment ou non, facilitèrent le renforcement (y compris sur le plan militaire) de certains Etats asiatiques, et plus encore l’implantation dans toute la région d’actives communautés chinoises qu’ils ne savaient comment contrôler. Celles-ci avaient pour elles le nombre, d’importantes compétences techniques, la densité des réseaux et la proximité de la mère-patrie. Ce furent ainsi des Chinois qui lancèrent et monopolisèrent un moment l’industrie sucrière dans les territoires hollandais de Java ; ils y levaient également taxes et impôts. Quitte à parler de colonisation, celle-ci ne fut-elle pas davantage –et plus durablement- chinoise qu’occidentale ?
Les Européens conservaient certes quelques avantages, au premier rang desquels la supériorité en matière de guerre navale, et la maîtrise du premier réseau mondial d’information. Mais le fossé entre eux et les Asiatiques ne se creusa guère avant le milieu du XIXe siècle.