Peut-on être musulman et européen ?

 

La Méditerranée retrouve une présence nouvelle dans le débat civique et dans les perspectives géopolitiques. Que l’on invoque ou que l’on récuse un « choc des civilisations », elle figure par excellence tantôt le lieu d’une confrontation heurtée, tantôt celui d’une rencontre de l’Occident et de l’Islam. Plutôt que de continuer d’opposer deux thèses sur cette base, celle du socle écologique et culturel d’une Méditerranée unifiée, d’une part, et celle de la Méditerranée frontière, d’autre part, au cœur d’une fracture irréductible entre l’Europe chrétienne ou judéo-chrétienne et l’Islam, ces livres proposent de repenser de bout en bout la question même des contacts, et donc des interrelations entre les sociétés européennes et islamiques.
La question principale, en effet, n’est pas celle de la nature paisible ou conflictuelle de ces relations, qui s’inscrivent assurément dans des contextes de guerre et de haine aussi bien que d’échange pacifique et serein. Elle réside plutôt dans la difficulté de définir les contours mêmes des sociétés, dans un monde en mouvement où les individus comme les groupes migrent, commercent, circulent, et où, de proche en proche, les mêmes pratiques s’avèrent à l’œuvre, les mêmes idées, les mêmes valeurs… Très loin d’une définition étroite et d’évidence du Bassin méditerranéen, cette Méditerranée en contact, depuis le Moyen Âge jusqu’au monde contemporain, englobe tant le nord de l’Europe que la Guinée ou les Balkans…
Après le premier volume de cet ouvrage, qui révèle dans sa pleine mesure une présence de Musulmans en Europe jusque-là insoupçonnée à cette échelle, avant les périodes coloniales du XIXe siècle, le second volume entend reconstituer le cadre vivant et concret, mais aussi conceptuel, de ce monde en pleine dynamique, démontrant l’ampleur d’une interconnaissance en temps réel et d’une familiarité diffuse et constante entre Europe et Islam, à parts égales.
C’est sur la base de ce renouvellement historiographique que ce livre met en discussion des points cruciaux du débat civique actuel, sur l’a priori de la différence culturelle, ou encore sur l’exil supposé entre deux cultures, en même temps qu’il questionne fortement le modèle communautaire, ou le modèle confessionnel, ou encore celui des communautés en diasporas.
À partir de personnages très concrets, de multiples parcours de vie, de destins tout à la fois étranges et ordinaires d’individus ou de groupes en mouvement, migrants et exilés, aventuriers ou marchands, Juifs, Chrétiens, transfuges et convertis aussi bien que Musulmans, comme à partir d’une réflexion critique sur nos façons mêmes d’écrire l’histoire de ce qui bouge et ne bouge pas, ce livre s’écrit sans concession irénique aucune au motif bienveillant de la coexistence. Bien au-delà de celle-ci, c’est la question des continuités transméditerranéennes et des frontières mêmes de l’Europe et de l’Islam qu’il invite à repenser.