Petites patries dans la Grande Guerre : la nation au risque des régions (1914-1918)

 

« Nous sommes relevés par le 65e, des Bretons qui, avec vingt-cinq kilomètres dans les jambes et douze heures sac au dos sans arrêt, ne se plaignent pas et s’entassent sans un mot dans les abris. C’est une race plus sympathique que nos Méridionaux du 16e corps, à qui la division était rattachée ». Par ces quelques mots griffonnés dans ses carnets en décembre 1915, le Bourguignon Pierre Perrin, mobilisé dans un régiment dijonnais, dit bien la force des stéréotypes régionaux dans la France de la Grande Guerre, les tensions qui en résultent parfois aussi malgré l’Union sacrée affichée. Pourtant, en dépit des profonds renouvellements de l’historiographie du conflit depuis une trentaine d’années, cette dimension régionale – et périphérique – des différents phénomènes, loin de Paris, reste très inégalement prise en compte par la recherche.

En questionnant les liens – essentiels – entre « petites » et « grande » patries, cette table-ronde souhaite interroger, pour lui-même, le fait régional en guerre. Conditions du recrutement et de la mobilisation, force des solidarités nées d’origines géographiques communes, cultures gustatives spécifiques, traditions musicales valorisées, langues locales ou régionales contribuant à forger une « langue des tranchées », constitution et évolution de stéréotypes régionaux sont quelques-unes des pistes que nous souhaiterions évoquer au cours de cette table-ronde.

Elles permettent, entre autres, de mieux comprendre comment la « petite patrie » interagit avec la grande et contribue à renforcer la capacité des soldats à endurer les conditions dans lesquelles ils survivent au quotidien. De mieux comprendre comment la Grande Guerre, loin de se traduire par une fusion dans le creuset national commun des régions, conduit à une réaffirmation des identités et cultures régionales qui se trouvent renforcées et légitimées par le combat pour la France : loin de s’exclure, grande et petites patries tissent de nouveaux liens, des liens qui se trouvent redéfinis dans les années d’après-guerre, alors que se forge une « mémoire régionale » du conflit dont certaines dimensions restent particulièrement sensibles aujourd’hui, à commencer par celles des pertes subies et du sacrifice consenti.

Les cas du Midi, de la Bretagne, du Nord et des départements occupés seront plus particulièrement interrogés au cours de cette rencontre.