Orient compliqué et récits trop simples

 

De quoi l’Orient est il le nom ? Est il si proche cet Orient si compliqué qu’on s’efforce à le réduire ? Est-il si simple pour qu’on le réduise aux catégories de lecture qui sont les nôtres ? "palestino-progressistes" contre "chrétiens conservateurs" au Liban de 1975 à 1985. Etait-ce cela la raison de la guerre civile qui a ravagé le pays du Cèdre pendant près de dix ans ? "Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde " écrivait Camus en questionnant déjà les mots qui construisaient le récit de la guerre d’Algérie. Nœud gordien des passions d’Occident et d’Orient, le Proche Orient cristallise des récits qui ont peu à voir avec la vérité des faits mais bien plus avec les rêves, les fantasmes, les délires de ceux qui s’y entretuent ou de ceux qui regardent au balcon la folie des hommes. De tous ces orients nous tâcherons de donner lecture.

« Vers l’Orient compliqué je volais avec des idées simples » Il semble que ces mots de Charles de Gaulle tirés de ses Mémoires de guerre aient été largement partagés par beaucoup de ceux que l’Orient fascine. La suite du propos lui donne un sens moins romantique : « Je savais qu’au milieu de facteurs enchevêtrés une partie essentielle s’y jouait. Il fallait donc en être » Faut-il estimer que dans ce grand bazar d’Orient chacun y a trouvé son salut ? Terre surinvestie de symboles de toutes sortes, religieux, politiques, esthétiques, l’Orient, et surtout le Proche Orient, est le reflet autant que le lieu d’investissement de toutes les passions.
Quelles lectures ont elles été produites depuis la fin de la seconde guerre mondiale après que les puissances occidentales se soient partagées les restes de l’Empire Ottoman ? Quels discours ont-ils été produits après que l’Europe, sortie du nazisme, ait soutenu l’implantation d’un foyer juif en Palestine puis la création d’un Etat juif sur cette même terre ? Quels récits ont été construits en France pour raconter cette partie du monde ? Prenons un seul exemple. Durant la guerre civile libanaise (1975 – 1990) une grande partie des média français qualifiaient ainsi les protagonistes de ce conflit : les « palestino progressistes » affrontaient les « chrétiens conservateurs ». Cette manière de nommer les belligérants de cette guerre civile poussait à l’évidence à la simplification abusive des termes de ce conflit. Cette réduction de la complexité libanaise pour donner au lecteur français une intelligibilité facile de ce qui déroulait à trois heures d’avion de l’Europe, ne correspondait-elle pas à une simplification idéologique ? Autre exemple : comment est-on passé de la compassion pour les juifs à l’admiration pour Israël, puis à sa réprobation et la condamnation actuelle ? Quels mots ont nommé quelles choses ? Comment les récits racontant le Proche Orient ont-ils évolué ? Les choses ont-elles changé ? Les grilles de lecture se sont-elles modifiées ?
« Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde » disait Albert Camus. A-t-on bien nommé les choses en parlant du Proche Orient ? Les nombreuses souffrances de cette terre surchargée de promesses ne sont elles pas aussi le produit de la surcharge de ces récits ? C’est un essai de décryptage des codes, des énoncés, des clichés, des modèles de discours que propose cette communication.
Jacques Tarnero est l’auteur : « le racisme », « les terrorismes », « mai 68, la révolution fiction » (éditions Milan) et de plusieurs collaborations à des ouvrages collectifs : « vous avez dit fascisme ? » (Montalba), « le sionisme expliqué à nos potes », « l’islam en France » (PUF) et de deux films documentaires, long métrage, sortis en salle : « autopsie d’un mensonge, le négationnisme » (2000) et « décryptage » (2003).
JT a été chargé de mission auprès du Premier Ministre Laurent Fabius (1984 – 1986) et d’Hubert Curien, ministre de la recherche (1993-1998) puis chercheur associé au CNRS et chargé de mission à la Cité des sciences et de l’industrie.