Musique au temps de Saint-Louis

 

Le XIIIe siècle est le siècle de Saint Louis, celui de l’art gothique royal, triomphant, bien représenté par le magnifique sourire de l’ange de la cathédrale de Reims. A l’heure où la France se couvre d’églises et de couvents, au moment où le roi affermit son pouvoir et sa puissance aux dépens des grands féodaux, où l’Eglise tente de maîtriser une société qui se laïcise et s’urbanise, la musique connaît deux innovations décisives qui vont marquer notre histoire artistique de façon profonde : la naissance de la musique profane et de la polyphonie.

A la suite des troubadours, les premiers poètes musiciens à oser s’affranchir du latin et à inventer les premières chansons d’amour dans leur langue de tous les jours, la langue d’oc, les trouvères à leur tour "trouvent" et composent mélodies et poèmes dans leur langue vernaculaire, la langue d’oïl, ancêtre de notre français moderne, langue jeune et vigoureuse encore en formation dans toute la moitié nord de la France. Il nous ont laissé un immense répertoire d’une richesse et d’une fraîcheur étonnantes qui chante les louanges de la Dame. De même, l’ingéniosité, l’audace créatrice des chantres de la cathédrale Notre-Dame de Paris qui pour la première fois inventent des musiques à 3 ou 4 voix, frappent les oreilles des contemporains comme les nôtres, admiratrices de tant de maîtrise et de beauté novatrice.
Les personnalités singulières ne manquent pas parmi les musiciens de ce siècle. Le programme commence avec Pierre de Blois qui disparaît deux ans avant la naissance du futur Louis IX. Ce grand intellectuel, très proche de la cour d’Henri II Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine, en fut un des grands acteurs politique et artistique. Parmi les trouvères figurent de grands féodaux, puisque la chanson naît au sein de la noblesse. Thibaud de Champagne, roi de Navarre, cité par Dante, est un des meilleurs poètes de notre histoire artistique. Il fut également un des principaux acteurs de la vie politique mouvementée du XIIIe siècle. Sa vie publique, ses revirements inattendus, ont été largement commentés notamment par Hues de la Ferté qui ne lui pardonnera jamais d’avoir lâché la rebellion des barons contre le jeune roi et sa mère régente.
Nous dressons ainsi un portrait musical de la France de Saint Louis, référence culturelle et artistique de tout l’occident, entre chansons de trouvères et conduits polyphoniques, langue d’oïl et latin, amour pour la dame terrestre et pour la Dame du ciel. Loin d’être des balbutiements, des ébauches maladroites, ces musiques nous laissent entrevoir de grands artistes qui savent encore nous toucher et nous émouvoir par delà les siècles.






Programme détaillé :

SALVA NOS STELLA MARIS : conduit à une voix dédié à la Vierge Marie. Un conduit est au départ un chant destiné à accompagner un déplacement mais qui s’affranchit peu à peu de cette fonction. Les conduits sont des créations de poèmes et musiques qui ne sont pas basés sur le chant grégorien ni sur les textes liturgiques.

OLIM SUDOR HERCULIS : conduit à une voix et à refrain de Pierre de Blois (mort en 1212). L’auteur se déclare ironiquement supérieur à Hercule, capable d’effectuer les douze travaux mais ensuite vaincu par le sourire d’une simple jeune fille. Pierre de Blois fuit l’amour et se prétend donc plus fort qu’Hercule...

JERUSALEM SE PLAINT : chanson de Huon de St Quentin, qui exhorte au départ en croisade, après l’échec de la 5ème du nom en 1221. Huon s’élève avec véhémence contre la pratique instaurée par le pape permettant à certains croisés de se dispenser d’accomplir leur voeu en payant une somme au trésor ecclésiastique destinée aux frais d’expédition.

MAINTE CHANCON AI FAIT : chanson anonyme. Il s’agit d’un récit de l’Annonciation avec le dialogue entre Marie et l’Ange Gabriel, dans une langue d’oïl naïve et simple. Le poème met en évidence une foi touchante et très émouvante.

ON DOIT LA MERE DIEU HONORER : chanson anonyme à refrain dédiée à la Vierge Marie, qui reprend la mélodie d’une célèbre chanson de Richard de Semilli.

L’AUTRIER MATIN : chanson attribuée à Saint Louis dans le manuscrit Rosarius. Ce manuscrit fut rédigé en 1328 pour les dominicaines du couvent de Poissy et cette attribution très hasardeuse est néanmoins un témoignage avéré de la grande piété de Louis IX. Cette chanson a la particularité étonnante et unique dans tout le répertoire d’alterner régulièrement la langue d’oïl et le latin dans un même récit.

GAUDE FELIX FRANCIA : conduit à 2 voix qui célèbre le couronnement de Louis IX le 29 novembre 1226. "Réjouis-toi, France heureuse !"

POUR FROIDURE : chanson de Thibaud de Champagne, le plus célèbre des trouvères, cité par Dante comme représentant du plus haut style artistique. Thibaud, magnifique poète et excellent mélodiste, était également un des principaux personnages politiques de son siècle, conte de Champagne et roi de Navarre.

AUSSI CUM L’UNICORNE SUI : chanson de Thibaud de Champagne. Il s’agit là d’un véritable "tube" du Moyen Âge, qui a fait de son vivant la célébrité de Thibaud. Le poème reprend la légende de la licorne, que les chasseurs ne peuvent attraper qu’à l’aide d’une jeune fille vierge, qui l’amadoue. Thibaud se compare à la licorne, il se laisse endormir par une jeune fille mais celle-ci lui refuse son amour. Le poète se sent comme pris par des chasseurs.

PATER NOSTER : conduit à 3 voix, un des très rares conduits sur un texte appartenant à la liturgie. La polyphonie à la texture très serrée ne manque pas d’ampleur ni de lyrisme.

JE N’EUSSE JA CHANTE : chanson de Gillebert de Berneville, trouvère originaire d’Arras. La mélodie se déploie de façon inhabituelle vers le registre grave et solennel.

OR SOMES A COU VENU : chanson de Hues de la Ferté, chevalier de La Ferté-Bernard, qui attaqua la légitimité de Blanche de Castille dans plusieurs de ses chansons. Hues égratigne aussi les vieux conseillers de Philippe Auguste et de Louis VIII, que Blanche et son jeune fils ont gardé près d’eux, ainsi que Thibaud de Champagne qui, s’étant d’abord rebellé avec les grands barons français, a fini par redevenir fidèle au jeune roi.

NICHOLAI PRESULIS : conduit à 3 voix dédié au patron du clergé parisien qui invente toutes ces belles polyphonies au début du XIIIe siècle : Saint Nicolas. Le style en est joyeux, plus festif que solennel.
GAUDENS IN DOMINO : autre conduit à 3 voix dédié à Saint Nicolas. Cette pièce existe à une ou deux voix selon les manuscrits. L’ajout d’une troisième voix est dûe à nottre initiative.

Antoine GUERBER


Ensemble Diabolus in Musica

Antoine Guerber dirige Diabolus in Musica depuis sa création en 1992. Dès ses débuts, l’ensemble se consacre aux répertoires français du Moyen Âge, et devient rapidement symbole d’excellence dans le monde de la musique médiévale grâce à la forte personnalité et à l’originalité de ses interprétations.
La carrière de l’ensemble est ponctuée d’une riche discographie, régulièrement distinguée par la presse. En 2012, Diabolus in Musica reçoit le Prix de la Fondation Liliane Bettencourt pour le Chant Choral, décerné par l’Académie des Beaux-Arts. L’ensemble se produit sur des scènes prestigieuses (Cité de la Musique, Concertgebouw d’Amsterdam...) au sein des plus grands festivals de musique ancienne (Saintes, Ambronay, Utrecht...) et lors de tournées internationales (Amériques du Nord et du Sud, Russie, Europe entière...).
Soucieux de s’enrichir de collaborations artistiques de qualité et de promouvoir le répertoire médiéval, Diabolus in Musica s’ouvre régulièrement à des projets avec des artistes venus d’autres horizons.
Antoine Guerber se consacre par ailleurs à la recherche musicale, à l’origine de chacune des créations de l’ensemble en tentant de cerner au plus près la sensibilité et la mentalité médiévales.
Diabolus in Musica accorde une importance particulière à la médiation envers tous les publics, et aux actions pédagogiques destinées aux scolaires, afin de sensibiliser le plus grand nombre à la musique médiévale.