Lucas Belvaux

 

Lucas Belvaux, de l’ordinaire des choses aux rébellions lucides.
Lucas Belvaux est un peu comme Chaplin dans Le pèlerin, un homme à cheval sur la frontière, acteur et réalisateur, Belge mais jouant et réalisant autant en France que dans son pays natal, son cinéma lui ressemble et ne se laisse pas facilement enfermer dans la taxinomie des genres. En 2006, dans la trilogie, Un couple épatant, Cavale, Après la vie, coup de maître, il s’amusait à disséquer une même histoire, ou presque, en envisageant des points de vue différents portés chacun par des genres différents, la comédie bourgeoise, le polar, le thriller, sans jamais renoncer à ce que dans chaque opus se retrouvent des éléments des trois genres. Cette disposition, familière aux amateurs de la représentation graphique du Ying et du Yang, était, dans une telle pureté, novatrice au cinéma, le succès fut au rendez vous. On retrouve dans ses films suivants, La raison du plus faible (2006), Le rapt (2009), 38 témoins (2012) Pas son genre (2014), le même souci de surprendre comme la vie nous surprend.
C’est que, non content de faire un cinéma transgenre, Lucas Belvaux construit une œuvre centrée sur le fonctionnement de notre société. Si le terme de cinéaste social serait à son égard réducteur et peu pertinent, la préoccupation qu’il a du positionnement social de ses personnages en fait un témoin éclairé et partisan, au bon sens du terme, de notre époque. Des cicatrices jamais fermées du terrorisme révolutionnaire des années 1970 de la trilogie à une variante amoureuse de la lutte des classes dans Pas son genre, en passant par la douloureuse découverte de son abandon et donc de son humanité de Stanislas Graff dans Le rapt, la lâcheté ordinaire des individus dans une société atomisée dans 38 témoins et la rébellion aussi rageuse que vouée à l’échec des ouvriers réduits au chômage de La raison du plus faible, c’est le sursaut de victimes restées, ou devenues, rebelles que Lucas Delvaux porte à l’écran. Dans la grisaille d’une société qui apparait aussi dépourvue d’issues que la fameuse rue en T des premiers Charlot, Lucas Belvaux lâche des personnages ordinaires, ou réduits à l’ordinaire, et, les amenant à la conscience du monde et d’eux-mêmes, les transforme en rebelles moins préoccupés du succès de leurs entreprises que lucides.
Michel Cadé
Président de l’Institut Jean Vigo de Perpignan
Professeur émérite à l’université de Perpignan Via Domitia