Le moment indien de la vie littéraire et intellectuelle française (1920-1939)

 

Dans les années 1920, l’Inde jouit d’une attention inédite de la part d’un grand nombre d’intellectuels et d’écrivains français qui la considèrent comme une ressource pour une Europe malade suite à la Première guerre mondiale.

À partir d’un exemple précis, l’Inde, et dans une chronologie elle aussi resserrée, les années de l’entre-deux-guerres, cette communication entend instaurer un dialogue avec la critique du discours orientaliste telle qu’elle a été développée par E.W. Said dans L’Orientalisme (1978).
Nous voudrions ainsi montrer que, si l’Inde donne bien lieu, dans divers romans (essentiellement des romans populaires), à des développements faisant la part belle aux clichés orientalistes (cruauté, paresse, richesse, mystère, etc.), elle est aussi l’objet d’une attention toute particulière et inédite qui conduit, non seulement à sa sortie du cadre des seules études orientalistes et à sa prise en compte plus large par un grand nombre d’intellectuels et d’écrivains français (Romain Rolland, René Daumal), mais encore à sa présentation par les Indiens eux-mêmes (les noms de Tagore et de Gandhi mais aussi de Raja Rao et de Nehru s’imposent ici). Ce à quoi on assiste, c’est l’apparition sur la carte du temps présent d’un objet dont l’importance se trouvait auparavant rejetée dans le passé et qui était par ailleurs réservé aux lettrés les plus savants et dont l’ampleur et l’éclat se trouvent tout à coup au cœur du débat public.
Ce qui se dégage à travers le choix des différents aspects de l’Inde mis en avant dans les revues du temps (la revue Europe surtout, mais le Mercure de France et la NRF sont aussi concernés, ainsi que des revues d’avant-garde comme La Révolution surréaliste ou Le Grand Jeu), c’est tout un discours sous-jacent selon lequel l’Inde constitue une ressource pour une Europe certes encore puissante mais en même temps profondément malade, et de sa puissance même, qui la transforme en prédatrice planétaire et en dévoratrice de ses propres peuples. C’est bien de l’Inde que parlent les différents écrivains et intellectuels français, d’une Inde dont ils soutiennent le combat contre l’occupant anglais et pour la reconnaissance de sa valeur culturelle ; mais c’est aussi de l’Europe elle-même dans le cadre d’une crise majeure faisant suite à la Première Guerre mondiale. Certes, cette reconnaissance de l’Inde ne va pas sans susciter des résistances (Henri Massis). Certes également, elle n’évite pas toujours le piège des définitions culturelles essentialistes (l’Orient spirituel, d’un côté, l’Occident matérialiste, de l’autre). Ce mouvement témoigne toutefois d’une véritable reconnaissance de l’altérité et plus encore d’un souci de penser l’universel en sortant de la seule tradition occidentale et de se bâtir et de bâtir pour la planète entière un avenir possible – avant que la grande folie collective s’empare de l’Europe dans la seconde moitié des années 1930 et que le mythe d’une Inde aryenne se substitue au rêve d’une Inde spirituelle et emporte tous les espoirs de rencontres fraternelles, de pensées et d’actions partagées.