La guerre kanak de 1917, une autre guerre dans la Grande Guerre

 

Durant l’année 1917 le chef Noël et d’autres chefs kanak vont déclarer la guerre aux autorités françaises de Nouvelle Calédonie. Prenant à rebours le schéma impérial et académique qui oppose le centre à la périphérie, comme le fort au faible, des peuples dominés - et parmi eux les Kanak- se pensèrent alors eux aussi comme des cœurs légitimes du monde. Ils déployèrent à cette fin des tentatives de renversement à leur profit des rapports de forces et de sens. Par ces initiatives de subversion du global à l’avantage du local, les colonisés entendaient rappeler que leurs pays, bien que conquis, n’avaient pas cessé pour autant de leur appartenir. En conséquence, il convient de penser ces positions non pas comme des bruits lointains aux marges d’un empire mais comme des foyers à partir desquels un ordre non uniquement européo-centré entend être rétabli. Ainsi l’étude de ce conflit nous transporte-t-elle pour une part importante vers les années de son déroulement mais elle nous parle aussi de la vie politique actuelle. Commémorations, revalorisations d’acteurs d’antan, patrimonialisations, réévaluations voire réformes des ordres politiques anciens, opérations de réconciliation et publications s’emparent aujourd’hui de 1917 pour penser le présent et l’avenir de l’archipel au moment ou s’engage en 2014 le processus d’autodétermination issu des accords de Nouméa.
A travers cet ouvrage engagé en faveur de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, légitimée et par l’histoire ainsi démasquée de l’humiliation fondatrice née de l’entreprise coloniale, et par une pratique de l’ethnologie réflexive et impliquée qui restitue, ancrée dans un terrain toujours en mouvement, avec une minutie extrême, un monde social dans toute sa complexité, dans toute son extraordinaire vitalité, il s’agit de penser la question de la compatibilité des points de vue. Il convient pour cela que l’histoire soit comprise non comme des séries de faits mais comme « des processus de formulation et de mobilisation de narrations, toujours incomplets ». Il est certain, en l’occurrence, que l’histoire de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie ne s’est pas donnée les moyens de se réaliser « à part égale » mais, à l’inverse, est restée aux mains d’un monopole européen et académique. Ce livre voudrait remettre les pendules à l’heure, en signifiant - objectivité oblige - que le temps est venu d’une histoire équitable ; c’est-à-dire d’une histoire qui règle la dette coloniale en payant le juste prix au point de vue kanak. Lorsque ce compte aura été soldé et seulement alors pourra être envisagée une histoire qui rétablisse enfin l’équilibre, une « histoire totale ».