LA SECONDE RENAISSANCE ARABE

 

Le soulèvement démocratique qui traverse le monde arabe n’en est qu’à ses débuts et, comme toutes les grandes pulsions historiques, il connaîtra des revers, des reflux, des trahisons et des ruptures. Il n’y aura pas d’effet domino entre des mouvements qui sont, pour chacun d’entre eux, profondément enracinés dans un contexte spécifique. Mais nous assistons à une renaissance à bien des égards irrésistible, la victoire d’une génération déterminée à reprendre en mains son destin. Et cette moderne renaissance porte en elle les promesses inaccomplies et l’énergie émancipatrice de la première renaissance, célébrée sous sa dénomination arabe de Nahda, qui s’ouvrit par l’expédition de Bonaparte en Egypte et se conclut par la deuxième guerre mondiale.
Cet « âge libéral de la pensée arabe », comme l’a décrit il y a un demi-siècle l’historien Albert Hourani, fut effectivement la réponse politique et intellectuelle à l’irruption occidentale, à la fois agression militaire et défi de civilisation. L’Empire ottoman en fut tant ébranlé que deux dynasties modernisatrices, ne reconnaissant que formellement l’autorité d’Istanbul, purent développer leurs programmes de réforme en Tunisie et en Egypte, déjà à l’avant-garde. La généralisation de l’imprimerie arabe permit à des dizaines de journaux de diffuser, non seulement des idées nouvelles et des informations libres, mais aussi une langue plus accessible, remplissant ainsi sur la forme comme sur le fond la fonction actuelle des télévisions satellitaires. La génération Facebook de notre temps était constituée au XIXème siècle par cette classe cosmopolite de plus ou moins jeunes diplômés, tandis que la diaspora arabe d’Europe et d’Amérique résonnait à leur écho.
Le soulèvement démocratique actuel est largement vécu comme un mouvement de libération nationale, car le régime dont la chute est demandée est désigné comme étranger à un pays qu’il n’a su que piller, à une nation qu’il a foulée aux pieds. C’est là que se noue le lien entre la première et la seconde renaissance arabes, dans cette aspiration à redonner toute leur substance à des indépendances trop longtemps dévoyées. La Révolution arabe en cours est le fruit de la tension portée à son extrême entre la raison de l’Etat concerné et la raison du régime en place, qui est parvenu durant des décennies à assimiler celle-ci à celle-là, comme si ce qui était bon pour le dirigeant devait l’être pour son pays ou son peuple. Cette dimension nationaliste s’inscrit dans le cadre des frontières postcoloniales, qui, loin d’être remises en cause, sont en fait consacrées par les mouvements révolutionnaires. La renaissance arabe, débarrassée de l’hypothèque impérialiste qui avait miné la première Nahda, revendique dans le même élan l’universalité des valeurs de la Révolution, l’américaine, la française et aujourd’hui l’arabe. Tel est aussi l’enjeu de cette seconde renaissance.