JAURÈS ET L’EXTRÊME-ORIENT

 

Comment Jaurès perçoit la question d’Orient ? Quelles analyses propose-t-il aux socialistes et à la République ? L’Internationale est-elle une affaire de peuples européens ou concerne-t-elle l’humanité dans son ensemble ?
Au début du XXe siècle, l’horizon international des socialistes français s’est élargi. À l’heure de la mondialisation de l’économie et des impérialismes, après le partage colonial et alors qu’éclatent de nouvelles crises et qu’émergent de nouvelles puissances, le regard porté sur le monde doit nécessairement prendre en compte sa totalité.
La question d’Orient se posait auparavant. Elle se déplace et se complexifie. Elle ne concerne plus seulement pour les Européens les relations avec l’empire turc et les peuples qui appartiennent de plus ou moins bon gré à cet ensemble. L’Orient devient aussi celui lointain, mais désormais plus familier, de l’Indochine française, du Japon et de la Chine qui se confrontent à des offensives européennes sous diverses formes et à de sérieuses remises en question interne. Certes l’Inde continue à appartenir au domaine d’influence britannique et il n’en est que marginalement question chez les socialistes français. Mais au niveau international se constitue, à partir de 1905, avec le Bureau Socialiste International, un espace de discussion commun dont Madeleine Rebérioux et Georges Haupt avaient entrepris l’étude (L’Internationale et l’Orient, Cujas, 1967).
Comment Jaurès lui-même réagit à ces évolutions ? Les perçoit-il et quelles analyses propose-t-il aux socialistes et à la République ? Quel rôle doit être celui de l’Internationale ? À ces questions complexes, Jaurès n’apporte pas des réponses simples et immuables. Dans la lignée de Gambetta et de Ferry, il a soutenu la politique d’expansion coloniale de la République française. Alors que celle-ci est confortée par le ralliement radical à la colonisation qu’illustre la nomination de Paul Doumer comme Gouverneur général de l’Indochine, Jaurès en perçoit de plus en plus les dangers et surtout prend conscience de l’antagonisme entre les aspirations des peuples colonisés et les réalités effectives de la domination française. La guerre entre la Russie et le Japon en 1904-1905 ouvre pour lui une nouvelle ère des relations internationales : d’abord le risque de guerre internationale revient au premier plan, comme il l’expose dès février 1904 dans son discours de Saint-Étienne, ensuite la victoire japonaise, préférée à l’issue inverse, marque le début d’un rééquilibrage du monde. Ces bouleversements comportent des dangers, mais pour Jaurès, ils accompagnent une universalisation du monde, nécessaire à la constitution d’une humanité vraiment totale. La révolution chinoise, qui proclame la République (1911), reprend et diffuse les principes de la Révolution française, lui semble attester cette évolution. Japon, Chine et Inde sont en passe de constituer « le trépied formidable […] de l’Asie réveillée ». La question posée est de savoir selon quelles formes et modalités ce réveil aura lieu, si la barbarie portée par la guerre généralisée peut être évitée et si un langage commun avec l’Europe permettra en fin de compte d’assurer le caractère universel de l’Internationale.