FACE AUX BOULEVERSEMENTS DANS LE MONDE ARABE, FANTASMES SUR LES RISQUES MIGRATOIRES EN EUROPE. RETOUR DE MISSION EN TUNISIE.

 

Alors que le peuple tunisien offrait concrètement son hospitalité à des dizaines de milliers d’hommes et de femmes fuyant la Libye au nom de la dignité humaine retrouvée, les Etats européens décidaient de fermer leurs portes, au nom de la sécurité et de la peur des autres.
Au moment où chaque jour jusqu’à 15 000 personnes franchissaient la frontière de la Tunisie et où le peuple tunisien offrait concrètement son hospitalité à des dizaines de milliers d’hommes et de femmes dans le besoin au nom de la dignité humaine retrouvée, les Etats européens, Italie en tête, agitaient le fantasme d’une « invasion », devant l’arrivée par bateau à la mi-février de … 5000 personnes. L’Europe décidait de fermer ses portes, au nom de la sécurité et de la peur des autres. De retour d’une mission commune avec le GADEM, menée en Tunisie du 27 mars au 6 avril 2011, la Cimade a pu se rendre compte de la situation d’extrême urgence humanitaire à la frontière avec la Libye, et des conséquences de la politique de l’Union Européenne en matière d’immigration. Depuis le début de la crise, en juin 2011, ce sont 885 000 personnes qui ont fui la Libye. Seules 10 371 d’entre elles sont arrivées sur l’île de Lampedusa selon l’Office International des Migrations. Selon le Haut Commissariat aux Réfugiés, plus de 1 200 migrants en provenance de Libye et de Tunisie ont perdu la vie en tentant de rejoindre l’Europe par la mer depuis fin mars .
S’obstinant à vouloir faire jouer à la Tunisie, comme aux autres pays du Maghreb, le rôle de gendarme de l’Europe, en leur demandant de chasser les migrants au nom d’une supposée protection de ses frontières et conditionnant ses aides à la mise en place d’une telle politique, l’Union européenne répond par l’exclusion et préfère se barricader plutôt que d’accueillir dignement quelques milliers de personnes ayant besoin de protection internationale. Face à des enjeux politiques majeurs, et alors que les Tunisiennes et Tunisiens s’organisent pour sauvegarder les acquis de la révolution, le nouveau gouvernement tunisien refuse de jouer le rôle de gendarme de l’Union. Il doit aussi faire face à une situation économique dont le développement n’a profité ni à toutes les catégories de la population, ni à toutes les régions. Pour quelques milliers de jeunes Tunisiens, à comparer aux centaines de milliers de personnes ayant fui la Libye et accueilli en Tunisie, ce bouleversement a correspondu aussi à une liberté retrouvé, et a signifié la possibilité de réaliser un rêve interdit jusque là : partir tenter leur chance de l’autre côté de la Méditerranée, dans ces pays d’où viennent tant de touristes et où des compatriotes, parents, amis ou connaissances ont à leurs yeux réussi. Pour répondre aux pressions européennes et au mépris de l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, le gouvernement de Ben Ali avait inscrit dans sa législation un délit de sortie illégale du territoire, passible d’une peine d’emprisonnement de 6 mois.
Le peuple tunisien a un long chemin à parcourir pour réaliser ses aspirations politiques et socioéconomiques, au combien légitimes. Il y aurait une part manifeste d’indignité à voir les Etats européens, à travers leurs politiques migratoires contraires au droit international, manquer à la responsabilité qui est la leur d’appuyer la magnifique espérance que représente pour l’ensemble du monde arabe la révolution qui a vu le jour en Tunisie