Les rebelles

Les rebelles

Par Ludivine Bantigny,
maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Rouen

Esclaves brisant leurs chaînes, paysans et ouvriers insurgés, peuples révoltés, réfractaires et résistants, anarchistes et féministes, artistes avant-gardistes… Les rebelles, par-delà leur extrême diversité dans le temps et l’espace, ont du moins un point commun : le rejet d’un ordre imposé et supposé partagé qu’ils voient comme une domination, voire une sujétion. Tour à tour valorisée, raillée, stigmatisée voire criminalisée, la rébellion dit bien l’envers des sociétés. Car elle expose tout ce qu’il y a de convention et de conservation, d’obéissance et de soumission, de normes auxquelles il faut être conforme, dans un système qu’elle veut briser. C’est en cela qu’elle est une menace, et doublement : elle entend mettre à bas un monde honni et dans le même mouvement elle en arrache le masque, le divulguant à lui-même. En ce sens, elle apparaît comme un dévoilement. Ainsi la rébellion qui souvent part de la marge, de bas-fonds, de minorités, finit-elle bien souvent par attaquer le cœur même d’un système. Et les imaginaires contestataires qu’elle dessine sont autant de projets de société rompant avec le tout-venant de ce qui va de soi, pour mieux révéler en quoi, justement, il ne va pas.
La rébellion peut se faire transgression, insoumission, insubordination : elle est tantôt mutinerie dans une armée, indiscipline dans une institution, dissidence dans une organisation, solidarité face à la répression. Elle a ses moments : hérésies, jacqueries et pirateries, révoltes et insurrections, révolutions… Elle a ses formes et ses gestes, sa geste même : violences, grèves, occupations, illégalismes, quand prendre les armes devient plus que légitime – nécessaire et obsédant. Car elle a aussi ses affects et ses sentiments ; si l’amour n’est pas le seul « oiseau rebelle », il y faut en tout cas beaucoup d’émotions : courage, honneur, admiration, aversion et détestation, la rébellion est aussi affaire de passion.
Est-elle vouée à la récupération ? Elle en est du moins souvent menacée, comme l’illustre encore récemment le lancement d’une marque de vêtements, « belles et rebelles ». Tant de procédés visent en effet à instrumentaliser les rébellions en faisant mine d’en reprendre la lettre, mais négligent radicalement leur esprit, jusqu’à le retourner contre lui. On peut ainsi faire le récit de tous les moments où la rébellion devient banalisée et ritualisée. Il est aussi des rébellions paradoxales : que deviennent les rebelles lorsqu’ils accèdent au pouvoir ? La rébellion lui est-elle compatible ? Peut-elle se faire institution ?
Il n’empêche, entre contre-cultures et contre-écriture, force de la résistance et de l’insoumission, les rebelles, en rejetant les classements trop évidents, en récusant la loi et l’ordre, en cherchant à les démystifier pour les dynamiter, redonnent souvent du sens à ce qui n’en avait plus et du désir quand il s’était perdu. Les échappées rebelles sont-elles toujours des échappées belles ? A l’histoire ici de leur redonner vie.