La guerre par Hervé Drévillon

Hervé DREVILLON est professeur à l’université de Paris 1 - Panthéon-Sorbonne

Des quatre cavaliers de l’Apocalypse, la Guerre est le seul à dépendre de la volonté des hommes, qui peuvent en déclencher ou en interrompre la chevauchée, contrairement à la Pestilence, à la Famine et à la Mort. L’histoire du rapport des sociétés à la guerre témoigne de la profonde ambivalence de ce fléau qui, entre grandeur et malédiction, témoigne de la liberté des hommes, comme de la plus brutale inhumanité. L’historiographie en a porté la trace en entretenant avec la guerre un rapport complexe de fascination et de réprobation. En France, l’histoire académique a longtemps tenu la guerre à distance. Confite dans le culte de la gloire napoléonienne, l’histoire militaire n’avait-elle pas nourri les fatales illusions de l’offensive à outrance, dont la Première Guerre mondiale démontra la cruelle ineptie ? L’histoire bataille, qui avait entretenu le mythe de l’affrontement décisif, en fut durablement disqualifiée. Le rejet, qui s’était cristallisé au lendemain de la Première Guerre mondiale, s’amplifia après la seconde. Cette fois, le bannissement de l’histoire militaire ne tenait pas exclusivement aux enjeux historiographiques d’un conflit entre les Annales et l’école méthodique. Il tenait, plus profondément, au rapport désormais entretenu par la société française avec son armée et, au-delà, avec une histoire militaire lestée du pesant fardeau de la défaite et de ses suites. Les guerres coloniales, qui suivirent ne firent qu’amplifier le malaise. Depuis ses origines, la république entretenait avec l’armée une relation tourmentée, tout entière contenue dans la matrice d’une première république née au lendemain de Valmy et mortellement blessée, le 18 brumaire an VIII, par le coup d’Etat d’un général. Sans doute, la France avait-elle tracé, dans le rapport avec son armée et son histoire militaire, une voie singulière. Telle histoire, telle historiographie…

De quel nouveau rapport à la guerre témoigne le choix de ce thème pour les 16e Rendez-vous de l’Histoire ? Le fracas de la guerre, aujourd’hui, n’a pas cessé, mais son écho s’est éloigné. Il nous est parvenu d’Afghanistan, de Lybie et maintenant du Mali. En 1989, après la chute du mur de Berlin, il avait brutalement disparu de l’horizon des frontières, de cette ligne bleue désormais inoffensive. En 1996, les jeunes Français furent dispensés du devoir militaire auquel, à des degrés divers, ils avaient été soumis depuis l’institution de la milice royale en 1688. Est-ce l’éloignement de la guerre qui fait désormais l’attrait de cet objet devenu étrange ?
Débarrassée des douteuses connivences avec son brutal objet, l’historiographie de la guerre s’ouvre désormais aux influences venues d’autres horizons disciplinaires et nationaux. N’est-elle pas la plus commune modalité de l’histoire partagée des peuples et des nations ? Cette histoire, bien sûr, fut militaire, mais également civile, embrassant ainsi tous les domaines de l’activité humaine. C’est à l’exploration de tous ces continents récemment révélés que nous invitent ces 16e Rendez-vous de l’Histoire.