La Guerre par Giusto Traina

Giusto Traina, professeur d’histoire romaine à l’université Paris Sorbonne-Paris IV

Aujourd’hui la guerre est vécue comme une exception, une catastrophe temporaire qui interrompt la continuité de la paix. Par conséquent, les historiens qui s’occupent de la guerre sont considérés comme des représentants d’une discipline spécialisée, voire une branche mineure de l’Histoire. C’est probablement une conséquence du « court XXe siècle » : les horreurs de deux guerres mondiales, des guerres coloniales et d’autres conflits à une échelle géographique mineure, mais également la crainte de la guerre nucléaire, ont contribué à refouler cette dimension, comme s’il suffisait de ne plus nommer Mars pour arriver à le chasser de l’Olympe. Et sans doute, c’est également une conséquence de l’évolution des études historiques, notamment en France, où l’école des Annales a pourfendu, l’histoire événementielle basée sur les activités militaires et diplomatiques, définie sous le label négatif d’« histoire-bataille ».

Mais la guerre n’est pas qu’une histoire de batailles. De l’Antiquité à nos jours, elle est profondément enracinée dans les structures de la société, où elle représente la règle plutôt que l’exception. Les Anciens en étaient bien conscients, à partir des pharaons égyptiens et des monarques du Proche-Orient qui se vantaient de leurs victoires militaires (transformant parfois leurs défaites en victoires), tout en tenant une macabre comptabilité des ennemis vaincus, des destructions, des civils massacrés. D’ailleurs, cette appréciation ne se limitait pas aux sociétés gérées par le « despotisme oriental » : pour les Grecs des cités, appeler quelqu’un philopolemos, « amant de la guerre » était souvent un compliment. Et d’ailleurs, c’est un philosophe grec, Héraclite d’Ephèse, qui désignait la guerre comme « père de tout, roi de tout ». Pour Platon, une période de paix n’était en fait qu’une guerre non déclarée. Certes, d’autres voix du monde classique exaltent la paix, mais il s’agit de tendances minoritaires, voire utopiques : n’oublions pas que les cursus des études, en Grèce comme à Rome, prévoyaient une connaissance approfondie d’un poème comme l’Iliade. Dans sa Bibliothèque historique, écrite sous le principat d’Auguste, le grec Diodore de Sicile évoque comme un fait exceptionnel un moment de l’histoire grecque où tout le monde était en paix.

Pour les Romains, la situation n’était pas différente : les moments où Rome n’était pas en guerre contre un autre peuple étaient si rares qu’on les célébrait, comme un véritable prodige, avec la fermeture du temple de Janus. Et d’ailleurs, la « paix romaine » se négociait pour la plupart avec le sang des ennemis et des peuples subjugués. La diffusion du christianisme ne change pas l’état des choses, car les barbares menacent l’Empire romain : à cette époque, dans son traité militaire, le Romain Végèce affirme que « qui désire la paix devrait préparer la guerre », une expression utilisée plus tard sous la forme du dicton si vis pacem para bellum, célèbre devise des bellicistes modernes et contemporains. Dans les siècles successifs, l’état des choses ne sera guère modifié.
Les tables rondes et les conférences de cette édition des Rendez-vous de l’histoire confirmeront ce constat, en montrant que l’histoire de la guerre, loin de se limiter à l’« histoire-bataille », présente des aspects multiples qui touchent au droit, à la technologie, à l’histoire des genres, bref la guerre dans tous ses états. Et qui, bien entendu, ne songe pas à la justifier ni la cautionner. Au contraire, en quelque sorte, la devise de l’édition 2013 des Rendez-vous de l’histoire pourrait être « si tu désires la paix, étudie la guerre ».